La rencontre de la voile, et d'Origami
Cet article est le premier d'une série de quatre. En les écrivant, je cherche autant à penser l'initiative Origami Aventures qu'à la présenter à celleux que ça intéresse.
- La rencontre de la voile, et d'Origami — Qui sommes-nous, le voilier et moi ?
- La quête — Pourquoi cette initiative, quelle éthique de l'action ?
- Les moyens — Comment on s'y prend, avec quels outils et quelles alliances ?
- Les aventures — Qu'est-ce qui s'est passé, qu'est-ce qui vient ?
Deux trajectoires qui se cherchaient
Je n'ai pas décidé un jour de "me lancer dans la voile". C'est venu par curiosité, comme beaucoup de choses dans ma vie. Un stage pour voir ce que ça fait, puis un autre parce que le premier avait ouvert quelque chose, des alertes sur LeBonCoin "pour voir" ce qui existe, des visites de bateaux toujours "pour voir", sans intention d'achat. Et puis à un moment, sans qu'il y ait eu de moment décisif, j'étais dedans. La curiosité avait fait son travail.
Mon parcours professionnel avait toujours mêlé documentation, conception et animation de collectifs. Photographe-journaliste, designer d'innovation sociale, formateur à la coopération. Des métiers différents mais une même obsession : créer les conditions pour que des groupes réfléchissent, décident et agissent ensemble.
C'était un travail intellectuel intense, conceptuel, ancré dans la pensée et les méthodes. Mais malgré cette diversité de pratiques (photographier, concevoir, former, faciliter) quelque chose manquait que je n'arrivais pas à nommer. Le terrain direct, peut-être, l'engagement du corps, une façon d'être au monde qui ne passe pas d'abord par le cerveau.
La voile a révélé ce que je cherchais sans le formuler. Un milieu qui fait marcher le cerveau en mode complexité, mais en partant du corps : le voilier comme interface entre deux fluides (l'air et l'eau), l'écoute permanente des éléments pour faire avancer le bateau, l'habitat qui bouge et qui demande à être bichonné, les bricolages et le low-tech, la coopération nécessaire quand on est plusieurs à bord. Tout ce qui me touchait déjà dans mes engagements professionnels y était réuni, mais incarné dans la matière, dans le geste, dans l'ajustement permanent au réel.
Origami, avant moi
Origami a eu plusieurs vies avant que nos chemins se croisent. Il s'appelait alors Hoedic. Une île bretonne. Un nom qui ancre dans un lieu, une géographie fixe.
De sa première existence en Bretagne, je ne sais presque rien. J'en ai juste quelques traces dans les papiers du bateau, des indices d'un passé que je reconstitue par bribes. Puis il a passé douze années avec Alain, qui vivait à bord à Gruissan et qui l'a préparé patiemment pour un tour de Méditerranée. Il prendra le départ en 2020 avec l'élan d'une aventure longtemps rêvée. Puis le Covid qui bloque tout, six mois coincé en Corse à attendre que le monde rouvre. Le retour à Sète, une blessure, et la nécessité douloureuse de vendre pour se réinstaller à terre. C'est là que je l'ai trouvé, au bout de cette histoire qui n'était pas la mienne mais qui allait le devenir.

C'est un Sunlight 31, de Jeanneau, un bateau de grande série. Il est fichtrement "normal" si on le regarde avec les critères des passionnés de belles coques. Mais singulièrement unique par la vie que ses propriétaires successifs lui ont donnée : le soin apporté à sa conservation au fil des années, les choix d'équipement qui racontent des usages et des préférences, les petites modifications qui témoignent d'une attention quotidienne. Ce que j'aime chez lui tient précisément dans ce paradoxe : pas besoin d'être un voilier d'exception pour mériter le soin et être capable de partir à l'aventure. Sobriété et humilité. Un bateau ordinaire qui devient extraordinaire par l'attention qu'on lui porte et les histoires qu'on vit avec lui.
C'est avec lui aussi que j'ai appris à naviguer, seul à bord, par essais et erreurs. Après mes deux stages de curiosité, plus d'école de voile, pas de moniteur : juste le bateau, les éléments, et l'obligation de comprendre pour avancer.

Devenir Origami
Le changement de nom s'est fait progressivement, d'abord dans ma tête pendant plusieurs mois, puis officiellement en 2023 quand il est devenu évident qu'il ne pouvait plus s'appeler autrement.
Origami, c'est le pliage. L'art de transformer une feuille plane en volume par une série de gestes précis. Pas de colle, pas de ciseaux, juste des plis qui révèlent une forme qui était déjà là, cachée dans le plat, attendant qu'on la déplie. Il y a quelque chose de profondément juste dans cette image : la transformation ne vient pas de l'extérieur, elle était contenue dans la matière depuis le début, il suffisait de savoir où plier.
Le voilier se transformait au fil des chantiers que j'ouvrais un par un, apprenant à mesure que je faisais. Les initiatives à venir commençaient à se préfigurer dans ma tête, encore floues mais présentes. Il devait changer de nom parce qu'il devenait autre chose que ce qu'il avait été, et moi avec lui.
Hoedic était un lieu fixe, un point sur la carte, un chantier d'apprentissage permanent. Origami est un mouvement, une transformation en cours, quelque chose qui se déplie.
Une alliance en transformation
Depuis 2021, nous nous transformons ensemble, et c'est peut-être ça le plus juste à dire sur notre relation.
Moi, je passe du conceptuel vers le corporel, du bureau vers le terrain, de la posture du questionneur vers celle de l'enquêteur. J'apprends à habiter, composer, ajuster face aux éléments plutôt qu'à conceptualiser depuis un endroit protégé. Le BPJEPS Voile Habitable que je prépare aux Glénans depuis décembre 2024 est l'aboutissement de ce mouvement : devenir quelqu'un qui questionne et transforme par la pratique, pas seulement par la parole.
Origami, lui passe du voilier plaisancier classique vers l'aventurier low-tech. Il évolue du confort standard vers un labo à la convivialité technique assumée. Chaque chantier le rend plus robuste, plus capable, plus singulier, et me rend plus compétent, plus humble, plus attentif à ce qu'un objet technique demande pour fonctionner.
Ce n'est pas moi qui transforme un outil selon mes besoins. C'est une alliance où deux trajectoires se rencontrent et s'infléchissent mutuellement. Je ne serais pas le même sans ce voilier qui m'oblige à faire encore et encore, avec mes mains. Il ne serait pas le même sans moi qui lui donne une direction, des initiatives, une raison de se transformer.
Les Furtifs de Damasio parlent d'hybridation, cette capacité à s'imbriquer temporairement avec un milieu, une technique, des vivants, pour devenir ensemble quelque chose qu'aucun des deux n'aurait pu être seul. Origami et moi, c'est un peu ça : une quasi-hybridation humain-technique-milieu. Ce n'est pas une possession, ni un simple usage, mais une alliance qui nous transforme tous les deux.
Ce qu'Origami permet
Un voilier habitable est un laboratoire grandeur nature où technique, humain et milieu deviennent indissociables.
Quelques mètres carrés, dans lesquels la coopération n'y est pas une option morale mais une nécessité vitale quand on navigue à plusieurs. Les masques sociaux tombent vite parce que l'espace est trop petit pour les maintenir. Les tensions émergent mais peuvent être travaillées parce qu'on ne peut pas fuir. Chaque équipage réinvente sa façon de faire collectif, qu'il le veuille ou non.

La navigation enseigne la coopération sans filtre : on n'y conceptualise pas face aux vagues, on habite, on compose, on ajuste ensemble. C'est exactement ce qui manquait à mon parcours de designer et de formateur, ce passage obligé par le réel qui ne négocie pas, par les éléments qui se moquent de nos intentions.
Le littoral, lui, est un territoire sentinelle. Là où les bouleversements écologiques se voient en premier, là où la montée des eaux et l'érosion ne sont pas des abstractions mais des réalités quotidiennes, là où des communautés expérimentent déjà des façons de faire monde autrement parce qu'elles n'ont pas le choix.
Origami permet d'aller lentement le long de cette frontière mouvante entre terre et mer. De s'arrêter dans des ports et des mouillages. De rencontrer celles et ceux qui habitent ces territoires. De documenter ce qui s'y invente. Et de repartir, parce que la furtivité demande de ne pas s'installer, de rester en mouvement, de faire alliance temporaire plutôt que de construire des institutions.
Maintenant
Nous sommes à Marseillan, sur l'étang de Thau. Je termine ma deuxième année de formation BPJEPS Voile Habitable aux Glénans, fin prévue en décembre 2026. Origami est en chantier entre deux périodes de navigation, il se prépare pour ce qui vient.
Entre temps, je travaille activement sur Anacoluthe, un dispositif ludique que j'ai conçu pour accompagner la coopération en équipage. Ce jeu est né de cette rencontre entre mes compétences de designer d'innovations sociales et mon apprentissage de marin. Testé par une quinzaine de moniteurices différentes sur environ vingt-cinq équipages depuis avril 2025, il prouve qu'on peut créer des outils concrets qui transforment les dynamiques collectives.

L'enquête a déjà commencé : pas en 2027 quand je partirai en itinérance le long du littoral, mais maintenant, dans ce que je vis et ce que j'apprends chaque jour.