La quête qui motive l'action
Cet article est le deuxième d'une série de quatre. En les écrivant, je cherche autant à penser l'initiative Origami Aventures qu'à la présenter à celleux que ça intéresse.
- La rencontre de la voile, et d'Origami — Qui sommes-nous, le voilier et moi ?
- La quête — Pourquoi cette initiative, quelle éthique de l'action ?
- Les moyens — Comment on s'y prend, avec quels outils et quelles alliances ?
- Les aventures — Qu'est-ce qui s'est passé, qu'est-ce qui vient ?
L'effritement
Il y a un mot que j'évite : effondrement. Pas parce qu'il est faux, mais parce qu'il laisse croire à un événement, un grand soir à l'envers, quelque chose qui arriverait d'un coup et après quoi on pourrait enfin s'organiser. Ce qui se passe est à la fois plus lent et plus brutal que ça. C'est un effritement. Les milieux de vie s'abîment, les espèces disparaissent, les inégalités se creusent, les solidarités se défont, et tout ça se passe maintenant, pas demain, pas dans un scénario prospectif. C'est le présent.
Nous sommes les premiers à vivre dans l'Anthropocène et les derniers à pouvoir agir.
Ma génération a grandi avec cette conscience-là. Les systèmes qui ont construit le monde dans lequel on vit, le capitalisme extractiviste, la domination des uns sur les autres, la séparation entre humains et non-humains, nous mènent collectivement dans le mur. Bruno Latour posait la question avec une clarté désarmante : nous, les modernes, avons vécu "hors-sol", déconnectés des conditions terrestres de notre existence. La question n'est plus "gauche ou droite ?" mais "où atterrir ?"
Face à ce constat, deux postures sont fréquentes. Le cynisme : rien ne sert d'agir, tout est foutu, autant profiter de ce qui reste. Ou l'espoir naïf : si on agit bien, si on fait les bons gestes, on va s'en sortir. J'ai goûté aux deux. La colère d'abord, qui structure le propos mais qui finit par épuiser. L'espoir "classique" ensuite, qui maintient en mouvement mais qui prépare la déception. Je les refuse toutes les deux.
La question
Ce que je cherche depuis longtemps tient en une question : face à ces bouleversements que nous habitons, comment coopérer pour faire advenir des mondes désirables ?
Pas le Monde au singulier, pas un modèle unique à déployer partout, mais des mondes au pluriel, des façons d'habiter qui prennent au sérieux la pluralité des manières de faire, des savoirs, des attachements. Ce que certains appellent le plurivers.
Et quand je dis coopérer, je ne parle pas de la coopération de façade. Pas le consensus mou qui étouffe les désaccords pour maintenir une paix sociale de surface. Pas les "ateliers participatifs" où tout est décidé d'avance et où on demande aux gens de valider en souriant. Je parle de cette capacité collective à nommer nos différences, accueillir nos tensions, transformer nos désaccords en richesse plutôt qu'en fracture. La coopération inconfortable parfois, qui oblige à bouger, qui transforme celleux qui s'y engagent autant que ce qu'iels construisent ensemble.
Tous mes engagements professionnels ont tourné autour de cette question. Photographe-journaliste, designer d'innovations sociales, formateur à la coopération, accompagnateur d'initiatives d'atterrissages. Des métiers différents mais une même obsession : créer les conditions pour que des groupes réfléchissent, décident et agissent ensemble.
Et à chaque fois, je revenais au même constat. On peut avoir la méthodologie la plus sophistiquée, les valeurs les plus nobles affichées sur les murs, si les personnes ne savent pas questionner leurs interactions, si elles ne savent pas nommer ce qui coince et travailler ce qui frotte, ça bloque. Toujours au même endroit : le lien et les mondes qui s'entre-choquent.
Trois dimensions du faire-monde
Cette question de la coopération, je ne crois pas qu'on puisse la traiter isolément. Elle s'inscrit dans quelque chose de plus large que j'appelle le faire-monde : l'ensemble des façons dont des humains et des non-humains composent ensemble un territoire habitable.
J'ai fini par identifier trois dimensions entrelacées dans cette question.
Faire ensemble. La gouvernance partagée, les pratiques de care, la coopération au quotidien. Comment des personnes qui n'ont ni les mêmes valeurs, ni les mêmes codes, ni les mêmes besoins parviennent-elles à construire ensemble ? Comment transformer la diversité en ressource plutôt qu'en obstacle ? C'est la dimension la plus directement humaine, celle où les masques tombent et où les tensions se travaillent (ou pas). Sur un voilier, c'est une évidence : six inconnus dans douze mètres carrés, la coopération n'y est pas une option morale, c'est une nécessité vitale. On ne peut pas fuir, on ne peut pas faire semblant, et l'espace est trop petit pour maintenir les masques sociaux bien longtemps.
Faire territoire. Le soin au milieu de vie, la low-tech, la convivialité dans les relations entre outils, humains et milieux. Comment habiter un territoire sans l'épuiser ? Comment concevoir des techniques qui soient vectrices de lien social plutôt que de dépendance ? Ivan Illich parlait d'outils conviviaux, c'est-à-dire d'outils qui augmentent l'autonomie de celleux qui les utilisent au lieu de les rendre captifs. Le littoral est un territoire sentinelle : là où la montée des eaux et l'érosion ne sont pas des abstractions mais des réalités quotidiennes, là où des communautés expérimentent déjà des façons de faire monde autrement parce qu'elles n'ont pas le choix.
Résister. Les pratiques de lutte, l'engagement social, le combat pour la préservation des mondes. Comment tenir face à ce qui détruit ? Résister, ce n'est pas seulement s'opposer, c'est aussi protéger ce à quoi on tient, ce dont on dépend, ce pour quoi on serait prêt à se battre. Latour invitait à décrire nos attachements avant de prescrire nos actions. C'est un programme d'une exigence redoutable.
Ces trois dimensions ne sont pas des catégories qu'on coche sur une liste. Elles sont entrelacées, inséparables, et c'est justement dans leurs croisements que les choses intéressantes se passent. Un collectif qui coopère bien mais qui ne prend pas soin de son milieu tourne à vide. Une technique low-tech géniale mais conçue sans les concernés reste un gadget de designer. Une lutte qui épuise celleux qui la mènent sans attention au lien finit par se retourner contre elle-même.
L'objectif d'Origami n'est pas de produire un catalogue de "bonnes pratiques" sur ces trois dimensions. C'est de questionner en profondeur nos façons de faire collectif, là où ces dimensions se croisent et se frottent.
L'éthique de l'action
Reste une question qui m'a longtemps bloqué : si l'effritement est en cours, si les résultats ne sont pas garantis, si on peut agir de toutes nos forces et que ça ne suffise pas, pourquoi agir quand même ?
La réponse habituelle, c'est l'espoir. "On agit parce qu'on croit que ça va marcher." C'est la version vertueuse du calcul coût-bénéfice : l'investissement en vaut la peine si le retour est positif. Mais qu'est-ce qui se passe quand l'espoir s'effondre ? Quand les rapports du GIEC sont de plus en plus alarmants et les réponses politiques de plus en plus dérisoires ? Quand les COP se succèdent et que les émissions continuent de monter ?
Le Comité invisible a posé une réponse qui m'a percuté de plein fouet : l'espoir est une "pédagogie de l'attente", un agent du maintien de l'ordre. Espérer, c'est se mettre en retrait du processus pour ne pas avoir à tenir à son résultat.
"On ne manquera pas de nous faire passer pour des désespérés au motif que nous agissons, nous bâtissons, nous attaquons sans espoir. L'espoir, voilà au moins une maladie dont cette civilisation ne nous aura pas infectés."
Agir sans espoir n'est pas être désespéré. C'est refuser la maladie de l'attente. C'est choisir le maintenant comme seul lieu de décision.
Corinne Morel-Darleux, dans Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, propose trois postures qui m'ont fichtrement aidé à mettre des mots sur ce que je ressentais. Le refus de parvenir : ne pas jouer le jeu de la réussite selon les critères dominants. Cesser de nuire : arrêter de coopérer avec un système qui détruit les conditions d'habitabilité. Et surtout, la dignité du présent : ce qui reste quand on ne peut plus compter sur les victoires futures. Agir dignement maintenant parce que le futur est incertain.
Il y a dans cette posture une inversion éthique que je trouve libératrice. La logique habituelle dit : la fin justifie les moyens. On accepte des moyens douteux parce qu'on croit au résultat, l'horizon radieux excuse le présent brutal. La logique que j'essaie de tenir dit l'inverse : si c'est perdu d'avance, autant faire dignement. Les moyens sont la fin. Le comment compte plus que le quoi. Puisqu'on ne contrôle pas l'arrivée, autant soigner le voyage.
Pia Klemp, capitaine de navire de sauvetage en Méditerranée, incarne cette éthique avec une radicalité qui dépasse de loin la mienne. Elle ne sauve pas des gens parce qu'elle croit que ça va changer le monde. Elle les sauve parce qu'on ne peut pas ne pas agir quand quelqu'un se noie devant soi. C'est une nécessité viscérale, pas un calcul moral. Et elle le fait en se protégeant pour pouvoir continuer, sans héroïsme romantique, avec une lucidité sur le coût de l'engagement qui m'a profondément marqué.
Bernard Moitessier, lui, en tête de la première course autour du monde en solitaire, a renoncé à la victoire pour continuer à naviguer. Il a refusé de "rentrer" dans le jeu de la compétition et de la reconnaissance. Il a choisi la mer plutôt que le podium. Le refus de parvenir incarné : la course gagnée ne vaut pas la navigation continuée.
Mais là où je m'éloigne de Morel-Darleux, c'est que je ne veux pas m'arrêter à la dignité mélancolique. Il y a quelque chose d'autre, quelque chose que la navigation m'a appris et que la colère m'empêchait de voir avant : la joie. La joie du faire ensemble, la joie du geste juste, la joie artisanale de l'outil bien utilisé et du collectif qui fonctionne, indépendamment de ce que ça produit. On ne conceptualise pas face aux vagues, on habite, on compose, on ajuste ensemble. Et dans cet ajustement permanent au réel, il y a une joie qui ne vient pas de l'espoir du résultat mais du faire lui-même. La qualité de la coopération, l'attention aux relations, le soin apporté aux méthodes, le plaisir de bien faire ensemble, même si c'est pour rien.
Au pire, ça marche
Alors voilà où j'en suis. Je n'agis pas parce que j'espère. J'agis parce que je ne peux pas ne pas agir, et parce que le faire est en soi une source de joie et de sens. Je soigne les méthodes, je questionne les façons de coopérer, j'enquête sur ce qui se tisse dans les croisements entre faire ensemble, faire territoire et résister. Pas pour un résultat garanti, mais pour le fait d'agir quoi qu'il en soit.
L'enquête a déjà commencé. Pas en 2027, quand je partirai en itinérance le long du littoral, mais maintenant, dans ce que je vis et ce que j'apprends chaque jour. L'enquête, c'est une posture : on ne sait pas ce qu'on va trouver, on ne sait pas où ça va mener, on avance en nommant ce qu'on observe et en ajustant au fil du chemin.
Si on n'attend rien, on ne peut pas être déçu. Et si par accident ça marche, c'est le "pire" qui puisse arriver, au sens de : le moins attendu, la bonne surprise.
Faire son possible, soigner les méthodes, ne rien attendre. Au pire, ça marche !